Répondre aux attentats terroristes : Leçons de Nouvelle-Zélande 

by | Apr 7, 2019

Jacinda Ardern, Premier ministre de la Nouvelle-Zélande

Selon le spécialiste du terrorisme David Rapoport : « Invariablement, les tactiques terroristes produisent rage et frustration, conduisant souvent les gouvernements à répondre de façon imprévue, extraordinaire, illégale, et destructrice ». A la suite des attentats perpétrés à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, la Première ministre Jacinda Ardern et son gouvernement sont parvenus à éviter ces pièges. Leur réponse réfléchie et décisive devrait servir de modèle pour d’autres dirigeants partout dans le monde. 

Dans sa déclaration initiale quelques heures à peine après les fusillades, Ardern a réussi à trouver le bon équilibre entre tristesse et détermination, compassion et force non seulement dans le contenu mais aussi dans le style de son discours. On se souviendra de ses visites dans les mosquées, portant une tenue respectueuse, sa manière de réconforter les communautés affectées, et sa façon d’inspirer le pays tout entier à participer à la prière du vendredi, des actes indispensables de leadership et d’unité. Les propos inflammatoires et autres actions qui sèment la discorde sont communs dans le contexte de tragédies sans précédent, mais les terroristes ont précisément pour objectif de créer des divisions, de la peur, et de la panique au sein des sociétés, et il en incombe avant tout aux dirigeants politiques de rassurer les populations, par le biais de déclarations et d’actions réfléchies. 

A travers ses discours publics, la Première Ministre Ardern a transmis des messages cruciaux, démontrant une compréhension nuancée de la nature du terrorisme, et a joint le geste à la parole. Quatre éléments spécifiques méritent d’être amplifiés.  

 Premièrement, la Première ministre a délibérément précisé qu’ « on ne peut que décrire cela comme un attentat terroriste ». La recherche semble indiquer des divergences dans la couverture médiatique et les perceptions populaires d’attentats terroristes entre ceux perpétrés par des musulmans et les autres. Par exemple, Conor Huff et Joshua Kertzer constatent que « des actes sont plus susceptibles d’êtres considérés comme terroristes s’ils sont exécutés […] par des musulmans »« En prenant compte des types de cibles, des victimes, et des arrestations, les attaques menées par des auteurs musulmans sont en moyenne 357% plus couverts que les autres attaques » selon Erin Kearns, Allison Betus, et Anthony Lemieux. Même le rapport « Situation et tendances du terrorisme » (TE-SAT) d’Europol indique, d’une façon qui prête à confusion : « pour la période de 2013 les membres de l’Union européenne n’ont signalé aucun attentat classé comme terrorisme d’extrême droite. Cependant, une série d’attentats terroristes au Royaume-Uni ont été motivés par une idéologie d’extrême droite ». Le rapport ajoute : « Bien qu’il n’y ait à ce jour aucune indication que des extrémistes de droite dans des pays membres de l’UE aient adopté des modes opératoires terroristes, le milieu d’extrême droite demeure une source de préoccupation majeure », énumérant des exemples d’actes de violence à caractère politique qui entreraient dans l’écrasante majorité des définitions du terrorisme. En qualifiant l’attaque de Christchurch de terrorisme plutôt que de crime haineux, tuerie de masse, ou autres euphémismes souvent utilisés pour des attentats inspirés par des idéologies d’extrême droite, la Première ministre a d’emblée fait taire toute idée fausse. Elle a en outre souligné que le terrorisme d’extrême droite n’est pas un phénomène isolé mais un qui se nourrit de dynamiques internationales, et a donc appelé à une réponse mondiale. 

Deuxièmement, dans un souci d’honorer les victimes et leurs proches, Ardern a promis de ne jamais prononcer le nom de l’auteur des attaques publiquement : « par cet acte terroriste, il recherchait beaucoup de choses, mais l’une d’entre elles était la notoriété – c’est pour quoi vous ne m’entendrez jamais mentionner son nom », a-t-elle dit aux députés. L’objectif général de cette approche n’est pas nouveau. En 1985, Margaret Thatcher avait exhorté des pays à « essayer de trouver des moyens de priver le terroriste et le pirate de l’air de l’oxygène de la publicité dont ils dépendent », en faisant référence à « un code de conduite volontaire » sur lequel les médias pourraient s’accorder, et « qui consisterait à ne pas dire ou montrer des choses qui aideraient le moral ou la cause des terroristes ». Mais très peu de dirigeants ont eux-mêmes expressément refusé de prononcer le nom d’un terroriste. C’est un équilibre délicat à trouver. Certains chercheurs sur le terrorisme, notamment Alexander Meleagrou-Hitchens, Directeur de recherche au Programme sur l’extrémisme à George Washington University, ont respectueusement exprimé leur désaccord; indiquant : « Les terroristes sont des produits de nos sociétés et il est important que le grand public ait accès à tous les détails importants pour qu’ils puissent jouer leur rôle dans l’identification et le combat contre l’extrémisme ». Ce ne sont pas nécessairement des aspects qui s’excluent mutuellement. Comprendre les facteurs potentiellement favorables au terrorisme est certainement crucial, et Ardern ne s’est pas exprimé contre le besoin d’une meilleure compréhension de ce qui a pu pousser l’auteur des attentats à l’action. Le 25 mars, la Première ministre a même annoncé qu’une commission royale mènerait une enquête sur la période précédant l’attaque, pour « un examen méticuleux de ce qui a conduit à cet acte de terrorisme et comment nous aurions pu l’empêcher ». On peut espérer que le rapport final – en présumant qu’il sera rendu public, comme l’ont été les résultats de la commission d’enquête sur les attentats du 22 juillet 2011 en Norvège – fournira l’analyse exhaustive que Meleagrou-Hitchens et d’autres ont demandé, à raison.  

Troisièmement, encore une fois dans un souci de limiter la notoriété de l’auteur des attentats, Ardern a exorté le public et les médias à ne pas partager d’images ou de vidéos des attaques. La Première ministre et le vice-Premier ministre ont même ouvertement critiqué le Président turc Recep Tayyip Erdogan pour avoir montré des images des attentats lors de rassemblements politiques. Ceci est crucial, étant donné le risque d’attentats «copieurs » et d’autres formes de violence que ce type de couverture médiatique peut créer. Elle a aussi spécifiquement appelé à la responsabilité des entreprises de réseaux sociaux: « On ne peut pas simplement rester inactif et accepter que ces plates-formes existent et que les propos qui y sont partagés ne sont pas la responsabilité de l’endroit où ils sont publiés… Elles sont l’éditeur. Pas simplement le facteur. Il ne peut pas y avoir un cas de tout profit sans responsabilité. » Facebook et d’autres réseaux sociaux ont accompli certains progrès dans la lutte contre le terrorisme, mais il reste beaucoup à faire, comme Ardern l’a indiqué à juste titre. 

Quatrièmement, suite à des attentats terroristes, les décideurs politiques ont souvent fait des promesses irréalistes. Le 20 septembre 2001, le Président George W. Bush avait dit au Congrès : « Notre guerre contre la terreur commence avec Al Qaida mais elle ne se termine pas là. Elle ne se terminera que lorsque chaque groupe terroriste qui peut frapper partout dans le monde aura été repéré, arrêté et vaincu. » Pourtant, le terrorisme ne peut pas être éradiqué, mais il peut être géré et atténué de façon efficace, non pas par des gouvernements isolés mais par un éventail d’acteurs dans nos sociétés, chose qu’Ardern saisit clairement :  

« Se sentir en sécurité signifie se sentir à l’abri de toute violence et il y a beaucoup de choses que les gouvernements peuvent faire pour s’assurer que les gens soient l’abri de toute violence, et nous ferons ces choses-là, mais cela signifie aussi un endroit où il n’y a pas d’environnement pour que la violence prospère, où l’on ne laisse pas le racisme exister. […] Et donc voici ce que je vous demande: Je ne peux pas éliminer ces choses toute seule. J’ai besoin de l’aide de chacun d’entre nous.” 

Dernier point, mais non des moindres, et au-delà de ces messages indispensables, la Première ministre a pris des mesures décisives sur le contrôle des armes à feu, dépassant l’approche centrée sur des « pensées et prières » qui est trop souvent devenue la norme aux Etats-Unis. Parmi les nouvelles mesures annoncées figure l’interdiction des armes militaires semi-automatiques, des fusils d’assaut, et des chargeurs à grande capacité. Notre recherche au sein du projet Countering Lone Actor Terrorism (CLAT – Lutter contre le terrorisme d’acteurs solitaires) sur 30 pays européens a en effet indiqué que « les attentats terroristes d’acteurs solitaires utilisant des armes à feu sont plus susceptibles de se produire dans des pays avec des taux plus élevés de possession légale d’armes à feu et causer plus de décès que les attentats utilisant des explosives ou des armes blanches ». Selon la base de données que nous avons créée, « les explosifs représentent seulement 4 % des décès [et 17 % des attaques], en net contraste avec les armes à feu qui comptent pour 89 % des décès [et 31 % des attaques]. » 

Il n’y a aucune solution magique au terrorisme, un phénomène très complexe qui a pris maintes formes différentes, mais la façon dont la Première ministre Ardern et son gouvernement ont répondu aux attentats de Christchurch est aussi proche d’un modèle que l’on puisse espérer. 

Auteur

Benoît Gomis est un Senior Fellow du Conseil International du Canada, et spécialisé dans le terrorisme, le crime organisé et sécurité internationale.